Guy Aurenche : “Construire une société française qui choisit d’accueillir”.

(Oser la rencontre. CVX Nantes 23 août 2019),

Par Guy Aurenche, membre de CVX, avocat honoraire, ancien prés. de l’ACAT et du CCFD-Terre solidaire. Auteur, entre autres, du livre “Droits humains, n’oublions pas notre idéal commun” aux Editons Temps Présent (nov. 2018, 156 pages)

Pour oser la rencontre, et construire une société française capable d’accueillir, il convient de comprendre, c’est-à-dire de faire sienne, la complexité de la rencontre et de l’accueil. Il faut écarter toutes les solutions faciles, les miracles qui n’existent pas. Éviter de juger les comportements des uns et des autres.

Mon souci  est de savoir comment la communauté de Vie Chrétienne peut participer à une sensibilisation et une mobilisation d’une société française qui sache accueillir ?

ALERTES !

En août 2017, le Conseil d’État a condamné les autorités françaises qui avaient refusé l’installation à Calais de toilettes et de douches pour les 400 personnes d’origine étrangère qui se trouvaient sur la « jungle » après le démantèlement du lieu d’hébergement. La plus haute juridiction administrative précise que « le refus de cette installation, relève de la part des autorités publiques d’une carence de nature à exposer les personnes concernées à un  traitement inhumain et dégradant, portant une atteinte grave et manifeste à une liberté fondamentale ».

Les associations avaient demandé l’installation de toilettes et de douches. Le tribunal a ordonné cette installation. Le ministre de l’intérieur refusa cette décision et fit appel. L’autorité supérieure confirma la décision du tribunal. Pourquoi un ministre refuse-t-il une installation de douches ou de points d’eau ? Il eut recours à la théorie de « l’appel d’air » selon laquelle, (d’une manière caricaturale) les millions de réfugiés du monde allaient se retrouver à Calais pour boire un coup et de ce fait encourager l’immigration irrégulière !

Dans La Croix : « Le pape sait qu’il a, en Occident, perdu la bataille de l’opinion publique. Il suffit de voir les réactions de franche hostilité qui accueille sur les réseaux sociaux chacune de ses prises de position. Mais François ne fonctionne pas au sondage. Même s’il sait que ce qu’il dit est impopulaire chez une large frange des catholiques occidentaux, il ne se tait pas dès lors qu’est en jeu la dignité de l’homme crée à l’image de Dieu et en lequel le Christ a choisi de s’incarner » (8.07.2019).

Enfin, à propos des théories qui soutiennent la suprématie des blancs et le mépris pour les autres personnes : ces théories appartiennent « à une même idéologie mondiale qui voit le changement démographique comme une menace. Pour lutter contre ces théories il faut que la classe politique commence par les reconnaître. Je redoute une escalade de cette rhétorique, car le changement démographique va se poursuivre, et l’immigration, qu’elle soit liée au climat ou à la détresse économique, va s’accroître. Tant que la classe politique présentera ses évolutions comme une invasion ou une infestation, les choses ne feront qu’empirer. (La Croix 7.08 2019)

Pour nous situer dans le cadre de l’opinion publique française, il serait intéressant de reprendre la thèse développée par Jérôme Fourquet dans son livre L’archipel français, montrant l’éclatement de la société française, et donc sa fragilité, qui entraîne la possibilité de jouer sur ses peurs et en particulier sur le refus de l’autre, diabolisé.

Oui il nous faut être intelligents, c’est-à-dire faire un effort de compréhension. À partir de cette compréhension nous tenterons de repérer les convictions à appliquer. En effet comment inverser les principes fondamentaux à partir desquels l’on peut aborder la question migratoire ? Aujourd’hui ce qui l’emporte c’est l’argumentation de la protection contre une menace, qui joue sur nos peurs et qui nous invite au repli. Pourquoi ne pas inverser le positionnement en faisant de l’hospitalité un comportement humain et nécessaire qui inspirerait une politique réfléchie d’accueil. Rappeler l’hospitalité ne donne aucune solution politique ou sociale facile, mais elle place la recherche d’une solution sous la lumière de la dignité de la personne, de l’accueilli comme de l’accueillant. Oui nous avons à inventer une politique française (européenne) qui incarne l’accueil, sans tomber dans la naïveté de l’accueil de tous par tous. Mais voir en l’autre, en celui qui vient d’ailleurs une personne ainsi qu’une opportunité, une chance, modifierait notre point de vue.

1/ Sur la réalité des mouvements migratoires.

Nous avons à être intelligents c’est-à-dire à ne pas nous laisser intoxiquer, désinformer, par certains discours qui flattent nos peurs et tentent d’obtenir ainsi nos suffrages. Il y a dans ce discours non seulement des mensonges, mais également des dangers potentiels pour la société française.

Nous pouvons être généreux, tout en étant intelligents.

  • Nous constatons une accentuation des mouvements migratoires en France, comme partout à travers le monde. Mais le nombre de personnes qui arrivent sur le continent européen est minime par rapport aux personnes qui trouvent refuge dans les pays frontaliers des pays qu’ils sont entrain de fuir. Pour la France (67 millions d’habitants !) comme pour l’Europe il ne s’agit ni d’une invasion, ni d’une situation nouvelle. « L’invasion étrangère en France est une vue de l’esprit, un mensonge manipulatoire. »
  •  En France il y a eu 255 950 titres de séjour délivrés en 2018 :  83 000 pour les étudiants. 91 000 au titre du regroupement familial.43 000 au titre du droit d’asile ou de l’accueil, 70 000 à titre humanitaire, 34 000 pour les motifs économiques. 15 000 pour des motifs divers.
  •  Il y a eu 77 000 naturalisations en 2018.
  • Les étrangers qui ont quitté la France dans cette même période sont environ 40 000.
  • Les français qui sont accueillis à l’étranger sont 2 500 000.
  • La population d’origine étrangère vivant en France s’élève à 6 300 000 dans lesquelles il y a 2 400 000 personnes qui ont acquis depuis la nationalité française. Aujourd’hui 4 400 000 personnes étrangères vivent en France soit environ 6,8 % de la population française. –
  •  – A ces chiffres il faut ajouter 100 à 200 000 personnes dites «  irrégulières ».

II/ Quelles sont les raisons actuelles du blocage psycho sociologique d’une partie de l’opinion à l’encontre des étrangers ?

  • Nous vivons entre le doute et la peur, dans l’inquiétude. (Jérôme Vignon).

Parmi les nombreuses raisons, je n’en retiens qu’une qui va nous permettre, d’accueillir, de ne pas rejeter les peurs ou les inquiétudes manifestées par la population française à propos de l’accueil des étrangers. Si l’on veut convaincre il convient « d’entendre », d’abord.

La France vit dans la tourmente de la mondialisation avec ses conséquences contradictoires, créant en une grande interdépendance, des phénomènes de concurrence exacerbée, une instabilité généralisée sur laquelle les doctrines xénophobes peuvent prospérer.

Je ne retiens que quelques dates :

  • 1989. La chute du mur de Berlin. L’espoir que la guerre froide se terminerait et que le temps de la paix reviendrait. Un philosophe écrit «  La fin de l’histoire » qui semble dire que l’idéologie démocratique et libérale occidentale l’ayant emporté, elle deviendrait la règle de conduite du monde. (Présentation très schématique, déformée).
  • Or c’est un monde éclaté qui petit à petit s’est développé avec des changements profonds dans l’exercice des responsabilités mondiales et en particulier l’apparition de nouveaux courants d’idées contradictoires.
  • 1996, Samuel Huntington écrit Le choc des civilisations. Sa pensée a été caricaturée en lui faisant dire que le monde était condamné à la guerre entre les grandes religions et donc à la violence.
  • Septembre 2001 ce sont les attentats contre les tours de New York et la manifestation publique et mondialisée du terrorisme d’inspiration islamiste.
  • -2008, une crise financière montre la fragilité de nos systèmes.
  • 2015 2016 la crise migratoire se développe suite à l’éclatement de plusieurs conflits, en particulier en provenance du proche et du Moyen-Orient et en direction de l’Europe.

Les inégalités.

Pendant toutes ces dernières années les inégalités ont grandi en France comme partout à travers le monde, créant des déceptions, des frustrations et donc la tentation d’un repli sur soi. Il serait important de montrer le lien entre l’accroissement des inégalités pour certains groupes sociaux français et leur méfiance à l’égard des étrangers.

La dislocation idéologique de la société française se traduit par la disparition de la matrice culturelle catholique et celle de l’idéologie communiste, par l’affaiblissement du consensus sur la laïcité républicaine et par le ressenti très négatif à l’encontre d’une certaine mondialisation.

La France se divise entre d’une part « les gagnants ouverts à la mondialisation » et qui en profitent. L’ascenseur social a joué pour eux et ils sont à l’aise dans le climat mondialisé.

D’autre part « les perdants- fermés, dont les espoirs de progression sociale ont été déçus et dont certains se réfugient dans un certain repli identitaire. Beaucoup d’irrationnel se glisse dans de telles réactions, et il faut en tenir compte.

Par ailleurs l’altérité, c’est-à-dire l’accueil de l’autre, insécurise et accentue le ressenti de l’in justice dans une partie de l’opinion publique française, et sans doute dans une partie de nos cœurs.

Le principe d’hospitalité est menacé.

Dans un tel contexte la construction d’une vie commune est compliquée. En tout cas il est beaucoup plus difficile de défendre l’idée d’hospitalité et de fraternité. (Voir le livre de Véronique Albanel La fraternité bafouée). Elle cite  un avis du conseil économique Social et environnemental du 23 mai 2018 : « La peur de l’étranger paraît souvent l’emporter sur un discours de raison qui devrait justifier un accueil respectueux de la dignité des personnes tenant compte des violences endurées au cours de leur voyage. Ces crispations conduisent les états-européens à durcir une politique de restriction des flux migratoires en multipliant les obstacles sur la route des personnes en exil et en oubliant que l’accueil des réfugiés ne peut se penser indépendamment des droits fondamentaux, éléments constitutifs de l’identité européenne. Cette position contraste avec l’expression des solidarités multiples : celle des citoyens qui se mobilisent pour venir en aide à des réfugiés, d’associations qui œuvrent dans le champ de l’aide sociale, des militants, professionnels ou bénévoles qui peuvent craindre de voir leur action pénalisée en raison de l’infraction que constitue une aide au séjour irrégulier ». D’un autre côté le Défenseur des droits, Jacques Toubon déclare : « Le demandeur d’asile est maltraité par la nouvelle loi asile et migrations (juin 2018) qui est  écrite pour répondre à l’opinion publique qui veut sans cesse alimenter de carburant législatif ou réglementaire, la chaudière de l’exaspération. »

Cependant Véronique Albanel conclut son livre : « La question migratoire est devant nous. Elle nous divise aujourd’hui et fragilise alors la cohésion sociale. Elle peut devenir demain un défi heureux, une véritable chance, si nous parvenons à balayer la peur de l’autre pour poser la rencontre et si nous savons reconnaître les talents de ce qui arrive, si nous réussissons à nous rassembler, à tenir bon sur nos principes et nos valeurs. »

III/ Quelques convictions fondamentales.

Pour relever le défi de l’organisation de vrais débats dans la société française afin de la rendre plus accueillante, il nous faut repérer des convictions partageables par nos interlocuteurs.

  • Nous ne devons pas mépriser les peurs ressenties par la population, ni le réflexe réclamant une légitime identité dans la tourmente interculturelle actuelle. Par contre l’identité ne doit pas tomber dans l’identitaire. Pour cela nous pouvons formuler un noyau de quelques convictions fondamentales. Les chrétiens, et la communauté Vie Chrétienne tout particulièrement, ont leur place comme acteurs de proposition, et comme témoin joyeux de la rencontre.

Je ne retiens que quelques convictions.

  • Le respect de la dignité de toute personne et la promotion d’une société responsable des droits humains.

Je me permets (avec humilité), de vous renvoyer à mon livre : Droits humains n’oublions pas notre idéal commun, sans refaire tout l’exposé sur la dynamique des droits de l’homme.

  • Le défi de la Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948, se situe dans le contexte de la seconde guerre mondiale. Que faire, face à 60 millions de morts ? Face à la Shoah ? Face à l’utilisation de la bombe atomique pour la première fois dans l’histoire de l’humanité ?

La déclaration de 1948 repose sur deux axes. D’une part l’affirmation « que la méconnaissance des droits de l’homme a conduit à des actes de barbarie ». Un règlement vital minimal est nécessaire pour ne pas tomber dans la barbarie.

D’autre part la certitude affirmée qu’ensemble les peuples peuvent agir pour « libérer l’homme de la terreur et de la misère ». C’est le principe de solidarité, au service de la libération des injustices.

Cette dynamique repose sur la foi en la dignité de la personne humaine et sur l’invitation à agir dans un esprit de fraternité. Cette affirmation de la Déclaration de 1948 ne doit pas être prise aujourd’hui comme un gadget sympathique, mais comme une boussole utile. Les droits de l’homme et la question de l’accueil des étrangers, exigent que nous fassions des choix. Ces choix reposent sur la foi en la dignité de la personne humaine.

La dignité se décline en termes de droits et devoirs. (N’opposons pas les droits aux devoirs comme cela est fréquent dans les groupes chrétiens. Les textes des droits humains mentionnent toujours les devoirs). Cependant n’oublions jamais que la personne qui n’a pas rempli ses devoirs ne perd pas pour autant sa qualité humaine, sa dignité fondamentale. Elle a toujours des droits.

  • La dynamique des droits de l’homme, parce qu’elle est un outil juridique, met sur pied des mécanismes de contrôle : convention obligatoire, commission, examen par des tiers …), ainsi que les organes de juridiction pour apprécier l’éventuel non-respect des engagements juridiques.
  • Enfin la dynamique des droits de l’homme permet le développement d’une société civile mondiale en lui donnant une base minimale d’accord à partir de laquelle elle pourra réagir, ensemble.
  • À plusieurs reprises la France, patrie des droits de l’homme, a été prise en défaut dans son respect des accords européens ou mondiaux, au sujet de l’accueil des étrangers.

Ainsi l’affaire de Calais que je rappelais en commençant. Les déclarations du conseil économique Social environnemental et du défenseur des droits. Les récentes réactions de la Cimade s’opposant aux conditions de gestion des centres de détention : « après trois tentatives de suicide, une personne malade se pend aux barbelés, la pratique de l’isolement  disciplinaire en cellule pour réprimer une grève de la faim et d’autres violences » ont conduit cette association à refuser d’être complice de mauvais traitements.

  • La condamnation par la Cour européenne des droits de l’homme de la politique française qui maintient en détention de très jeunes enfants au motif de l’irrégularité du séjour de leurs parents sur le territoire français.
  • Mais la décision du Conseil constitutionnel du mois de juillet 2018, est source d’optimisme. Elle rappelle que la fraternité n’est pas un vœu pieux, mais un principe constitutionnel, composante de la devise française, qui doit avoir toute sa place dans les décisions des juridictions ainsi que dans la conduite des autorités politiques. Le Conseil constitutionnel se prononçait à l’occasion de la difficile question du « délit de solidarité », qui condamne des personnes aidant des étrangers séjournant irrégulièrement en France. L
  • Comment concilier la légitime souveraineté française quant à la maîtrise de ses frontières, et l’obligation non moins légitime d’accueillir les personnes qui demandent l’hospitalité parce qu’elles sont persécutées ? Les notions de liberté, égalité, mais aussi de fraternité doivent aider le peuple français trouver des solutions dans une situation difficile.

La dimension politique.

Le défi est de contribuer à aider la société française à ne pas se laisser submerger par la crainte de l’autre, sans tomber dans la naïveté, mais en voulant que les décisions politiques de la France et son influence en Europe fassent toute sa place à l’hospitalité. D’abord pour des raisons de fidélité à nos convictions républicaines fondamentales. Pour rester dignes nous-mêmes. Ensuite pour venir au secours d’hommes, de femmes et d’enfants qui (même s’il y a quelques resquilleurs) ne fuient pas la terre de leurs ancêtres pour faire du tourisme, mais pour sauver leur peau. Il y a un devoir républicain d’assistance à personne en danger et une interdiction de choisir parmi ceux ou celles que nous devons assister. Enfin, tout spécialement pour les chrétiens parce que la construction du Royaume, à laquelle nous devons contribuer appelle à rencontrer celui qui appelle ; « j’étais un étranger et tu m’as accueilli ».

`L’altérité.

 Le principe réaliste de l’altérité devrait permettre d’interroger ceux qui se rangent derrière la construction, peu efficace, des murs. Il y a là un principe vital essentiel qui n’est pas un gadget supplémentaire pour société riche ou pour personnes ayant des bons sentiments. Il nous faut sans cesse apprendre la gestion délicate de cette différence essentielle dans nos vies. Nous ne pouvons pas vivre, promouvoir la vie sans prendre le risque de l’ouverture à l’autre, sans que nos sociétés n’organisent un minimum de respect pour l’altérité.

La joie de la rencontre.

Il n’est pas nécessaire que j’insiste sur le besoin vital de l’autre comme source de joie. La joie de la rencontre. Il me semble important que notre famille chrétienne témoigne de cette joie par la réaffirmation de ses convictions et par son attachement à la Bonne nouvelle de Jésus qui nous dit que le bonheur, oui, l’épanouissement et la joie se trouvent dans la rencontre vraie avec l’autre, y compris quand cet autre est dérangeant, prostituée, publicain ou lépreux.

Il ne faut pas que ce rappel de la rencontre comme principe vital soit considéré comme l’expression d’un bon sentiment, défendu par christianisme. L’humanité partage le principe fondamental : ne fais pas à autrui ce que tu ne souhaiterais pas qu’il te fasse. Or aujourd’hui nous traitons des « autrui », d’une manière dont nous ne souhaiterions pas être traités. Ce principe vital peut-être partagé par chacun de nous, quelque-soit sa conviction. Il nous faut trouver des exemples qui nous montrent, dans la banalité des relations quotidiennes, familiales, sociales, ecclésiales, citoyennes, que la rencontre est source de progrès ; plus, qu’elle est une condition absolument nécessaire aux progrès de la condition humaine, pour chacun de nous comme pour nos communautés.

Paru en 2018 aux Editions Temps Présent, 156 pages, 14€.

En conclusion je nous invite à célébrer les rencontres qui sont nombreuses aujourd’hui entre français et étrangers. Le peuple français est accueillant. Les exemples (j’en cite plusieurs dans mon livre) d’accueil au quotidien existent autour de nous. Encore faut-il les faire connaître, les célébrer, dans les fêtes citoyennes comme dans les célébrations religieuses.

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